Question d'honneur

by Amanda Harding


Very excited to introduce first guest blog by none other than Akil Marceau:

« Question d’honneur ! » :

En sortant de la salle de Gym ce matin, je rejoins Amanda au Café du coin pour un café au zinc. Après notre brève cérémonie de Salamalec, résumée en l’occurrence à un bec ou bécot, s’il l’on veut. J’entends la personne d’à côté dire à son acolyte, qui sirotait avec lui leur café-calva matinal de rigueur,  « Parole d’honneur je finirai mon chantier avant toi !! ».

   L'heure de l'aperitif dans un cafe de la rue de Traktir dans les quartiers chics parisiens (Auteuil), Sem, 1920s

L'heure de l'aperitif dans un cafe de la rue de Traktir dans les quartiers chics parisiens (Auteuil), Sem, 1920s

Le plombier accoudé au zinc affichait une fierté toute particulière, bombant le torse, articulant bien et presque criant le mot « honneur ! ». Mais sentant que son ami prenait un peu mal cet affront, le plombier lui demande de l’excuser et prend un air franchement gamin, embrasse son ami, lui fait une sincère accolade et lui offre son café-calva.

J’ai  trouvé ce geste du plombier plein de noblesse et de finesse envers un ami se sentant blessé.u

A 24 heures d’intervalle :

Acte 1- Une amie m’appelle pour trouver une interprète pour une femme qui a fui sa famille à Paris et qu’elle cache pour une histoire de « crime d’honneur ».

Acte 2- Une info sur la télé kurde parle d’une fille réfugiée kurde syrienne de 16 ans violée par six hommes à Erbil. Le mot « honneur » est cité une bonne dizaine de fois. Tout cela me renvoie à un autre « crime d’honneur » dont j’ai été témoin malgré moi, dans une autre vie, à Alep.

Le passé est toujours à nos trousses.

  The Scream, Evard Munch, 1893

The Scream, Evard Munch, 1893

Acte 3- Saher avait deux trois ans de plus que moi et moi, je devais avoir 13 – 14 ans. Le père de Saher, balayeur, mais propre sur lui, toujours bien habillé, devait avoir exercé un autre métier, de rang bien supérieur avant de succomber dans le « déshonneur » et devenir balayeur. Nos rues étaient, néanmoins, bien propres grâce à lui. Il exerçait son métier avec beaucoup d’assiduité et tenait à ce qu’il soit bien vu par sa hiérarchie. C’était une « question d’honneur ».  Il était, pourtant, comme beaucoup de Syriens, un bon millier de fois « déshonoré » dans sa vie. Lui, plus que les autres. Il ramassait, au moins huit heures par jour, les ordures ménagères des sous-citoyens « déshonorés » par une dictature bassiste, maître dans l’art de « déshonneur» de ses propres sous-citoyens et des citoyens des pays voisins si les circonstances l’exigeaient. Ce père-balayeur d’une fille unique tenait à laver son « honneur». Il n’a pas demandé sa fille en duel comme un soldat au moyen âge pour laver son « honneur » après l’affront subi. L’affront subi : c’était que, pour fuir la violence familiale, Saher avait fait une fugue et s’était engagée dans l’armée. Quelques mois après elle était tombée enceinte. Elle a troqué la peste familiale conte le choléra du régime. Le père n’a pas osé s’en prendre au régime, bien évidement. Son « honneur » était sali : Saher violée. Tout le quartier, la Charia exigeaient une sentence. La sentence tombe vite : Saher assassinée par un gros couteau de cuisine.  « L’honneur » de la famille est lavé. Le balayeur est gratifié par le quartier, la Charia et le régime.

J’ai pleuré toute la journée ce jour-là. La soirée aussi.

Dans les pays du Sud, en particulier au Moyen-Orient, où hommes et femmes sont mal-lotis par la nature (sécheresse ou inondations), par les régimes souvent autoritaires et dictatoriaux, par la tradition et les lois religieuses archaïques, la question « d’honneur » a une importance toute particulière. Et c’est la femme qui paie souvent le prix de tous ces malheurs. Toutes ces souffrances. On enferme, on bâillonne, on assassine, on immole la femme sous le prétexte biblique et coranique qu’elle est « sortie d’une côte d’Adam ». Aujourd’hui , en Syrie, livrée à une guerre civile, les soldats du régime violent les femmes dans les zones des insurgés pour les « déshonorer » encore plus. Dans les zones insoumises, au nom d’une certaine conception de la loi islamique rendant légitime « une fornication djihadiste » pour une période limitée, les djihadistes de tous poils venus du monde entier s’offrent des femmes soumises, conquises. Ces zones insoumises encerclées par l’armée deviennent ainsi « des maisons closes » halal, des bordels kasher !

Acte- 4 : Etymologie du mot « honneur » : du mot latin honos, honoris « honneur rendu aux dieux ». Au moyen-âge c’est un titre donné par un suzerain à ses hommes. « Honneurs militaires, honneurs funèbres.. ». Pour déshonorer Dreyfus, un soldat de grade inférieur brise l’épée du capitaine sur ses genoux dans la cour des invalides. De nos jours, on gratifie quelqu’un d’un diplôme d’honneur, d’une médaille d’honneur ou d’une légion d’honneur.

Acte 5- : Question de définition : Je n’ai pas de compte twitter, ni facebook. Je ne tiens pas un blog non plus.

Je ne me sens nullement « déshonoré » pour autant ! La notion d’honneur peut avoir de nouvelles interprétations et tournures, par les temps qui courent.